Leçons pour la fonction publique et la communauté de politiques dans leur ensemble



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Création d’un champ d’expérimentation

Canada au-delà de 150 portait sur l’expérimentation de différents outils et approches. En d’autres termes, cela revenait à accepter, voire à accueillir la probabilité selon laquelle certaines activités – qu’elles soient organisées par l’équipe du programme ou par les participants eux-mêmes – n’allaient pas se dérouler entièrement sans heurts. Cette approche de « cuisine expérimentale » appuyait le perfectionnement professionnel des participants en créant un environnement à faible risque pour tirer des leçons de l’expérience.

Dans leurs présentations finales, les équipes étaient candides au sujet de ce qui fonctionnait, de ce qui ne fonctionnait pas, et de leur manière de s’adapter à la situation. Certaines des réflexions initiales des groupes n’ont pas abouti lorsqu’ils en ont fait part aux intervenants et aux partenaires externes. D’autres groupes ont passé du temps à chercher des idées qui, en fin de compte, n’éclairaient pas leur réflexion de politiques publiques. Cette combinaison d’expérimentation, de réflexions et d’ajustements a permis d’approfondir l’apprentissage. Une fois que les participants ont compris qu’ils n’avaient pas besoin de toujours tout réussir du premier coup, ils ont pris confiance en eux. Ils ont fait appel à des partenaires externes plus facilement, ils avaient moins peur de la critique et savaient l’utiliser de manière productive lorsqu’ils la recevaient, et ils étaient plus à l’aise dans l’expérimentation d’idées nouvelles ou peu familières. Le plus important est peut-être la prise de risques personnels par les participants – en explorant des aptitudes telles que l’art oratoire, les rôles de leadership, le partage des compétences artistiques, de même que les expériences personnelles qui avaient influencé leur travail. Les futurs programmes d’apprentissage pourraient se fonder sur cette expérience, tout comme les équipes chargées des politiques publiques et de programmes ayant pour tâche de renforcer la capacité et les produits au-delà des affaires courantes.

L’être humain avant tout

L’expérience du programme Canada au-delà de 150 indique que la réflexion conceptuelle peut aider à l’élaboration de politiques publiques, et ce, de deux façons. D’abord, elle soulève des bonnes questions : que veulent les gens? Comment se sentent-ils? Comment perçoivent-ils le problème? À quoi ressemble une bonne solution? Ensuite, la réflexion conceptuelle peut souvent aider à trouver des réponses à ces questions.

Les participants au programme Canada au-delà de 150 ont fait l’expérience de la réflexion conceptuelle dans leurs stratégies d’engagement et leurs présentations. L’équipe Gouvernement féministe a commencé à co-créer plus tôt dans le processus que la plupart des autres équipes, a noué des liens avec des intervenants de partout au Canada et a cherché à créer un environnement inclusif pour entendre l’opinion des groupes sous-représentés comme celui des femmes de couleur. L’équipe Réconciliation a augmenté ses démarches conventionnelles au chapitre de l’apprentissage par l’expérience, notamment en écoutant le témoignage d’un survivant d’un pensionnat au Centre national pour la vérité et la réconciliation et en participant à une cérémonie dans une tente de sudation. Elle a également continuellement adapté son travail et son approche en réponse à ce qu’elle entendait. Lorsqu’à mi-chemin dans le programme, l’équipe a craint que son travail ne s’appuie pas suffisamment sur les points de vue des Autochtones, elle a augmenté sa sensibilisation et adapté ses méthodes. Elle a invité des membres du réseau des employés autochtones au gouvernement fédéral à participer à tous les ateliers et réunions ultérieurs de l’équipe, et elle a noué des liens permanents avec une aînée. L’aînée a aidé l’équipe à adapter sa façon de collaborer, en intégrant les enseignements et les cérémonies autochtones dans les réunions. Elle a également aidé le groupe à comprendre la manière dont les outils que le gouvernement utilise pour les politiques et les programmes peuvent eux-mêmes incarner des approches colonialistes.

« J’ai été surprise de voir la quantité d’idées et l’étendue des compétences que le bassin de participants avait aujourd’hui. J’ai été témoin d’une nouvelle manière de servir les clients, au moyen d’un hologramme; c’était incroyable. Cela m’a donné l’enthousiasme nécessaire pour vraiment imaginer, aujourd’hui, l’avenir qui nous attend. »

Ayanna Roberts (gestionnaire d’un des participants), Service Canada

Engagement et développement coopératif

L’idée de mobiliser les Canadiens dans le développement de politiques publiques n’est pas récente. Il existe un corpus croissant de pratiques adoptant des méthodes novatrices visant à rendre l’engagement plus efficace et utile. Les styles d’engagement peuvent être adaptés afin d’encourager des contributions variées et d’exprimer du respect pour les collectivités. Les fonctionnaires peuvent se dépasser en allant au-delà des intervenants avec lesquels ils sont le plus à l’aise. L’engagement du gouvernement peut se manifester dès le début du processus et il peut s’étendre à la co-création de solutions.

Les partenaires et les intervenants étaient remarquablement disposés à soutenir le travail et le perfectionnement des participants au programme Canada au-delà de 150. Des centaines de personnes, dans différentes régions du Canada et diverses couches de la société ont donné de leur temps et ont échangé leurs idées avec les participants. Certaines de ces personnes se sont mobilisées en fonction de leur vécu plutôt que de leur rôle professionnel, et certains ne s’étaient jamais engagés de la sorte auprès du gouvernement fédéral. Nos partenaires et intervenants étaient ouverts à de nombreuses activités, par exemple la direction d’une discussion en petits groupes dans un café des idées, une réflexion au sujet d’idées prévisionnelles provisoires, ou encore la participation à une série d’ateliers sur la conception conjointe de politiques.

« J’ai été agréablement surpris par la générosité et la franchise des intervenants avec lesquels j’ai communiqué. Nous avons eu des discussions honnêtes et profondes, parfois sur des sujets épineux tels que la responsabilité des entreprises privées par rapport à l’environnement – des sujets qui ne s’accompagnent pas de solutions largement acceptées. Ces séances de discussion étaient l’une des choses les plus importantes que le programme m’a apprises, et j’ai vite compris que la collaboration est la clé de l’élaboration de politiques d’intégration pertinentes. »

Étienne Lepage, Agriculture et Agroalimentaire Canada

Par engagement significatif, on entend une ouverture face aux nouvelles idées. Dans la pratique, il faut également une volonté de renoncer à être l’expert et de se préparer à avoir des conversations inconfortables. Tout au début du programme, certains participants et équipes hésitaient à faire intervenir des personnes en dehors du programme, par crainte de dire quelque chose de mal ou d’être vus comme des personnes qui n’en savent pas assez sur le sujet. À la dernière réunion, l’inconfort n’était plus un obstacle à la participation. De nombreuses
équipes ont plutôt déterminé que les moments inconfortables étaient des tournants décisifs. C’est souvent lorsqu’elles se sentaient le plus mal à l’aise en écoutant leurs intervenants et leurs partenaires qu’elles en ont appris le plus. Ces rencontres mettent souvent un visage humain sur une question de politique publique, et elles étaient cruciales pour approfondir les idées et l’apprentissage des participants.

« Cela m’a ouvert les yeux sur le fait que nous partageons cet écosystème d’élaboration des politiques; malgré la symbiose, il est facile de perdre cela de vue et de se retrouver coincé dans la « chambre d’écho » à Ottawa. Le plus important, c’est que l’engagement des intervenants m’a fait prendre conscience que nous devons tous tenir la plume si nous voulons vraiment créer des politiques plus inclusives. »

Andreia Santos, Affaires mondiales Canada

Renforcer les habilités et compétences

Le programme n’avait pas pour but de transformer les participants en spécialistes de l’analyse prospective, de la réflexion conceptuelle et de
la mobilisation, mais plutôt de leur apprendre à appliquer les outils dans leurs tâches quotidiennes. Il avait également pour but de leur faire connaître les centres d’expertise à l’échelle du gouvernement, tels qu’Horizons de politiques Canada, l’Unité de l’impact et de l’innovation, le Bureau des partenariats de la communauté des politiques, la Communauté des régulateurs fédéraux et la Communauté de praticiens de la mobilisation du public. Le programme Canada au-delà de 150 a instauré un environnement immersif axé sur l’apprentissage expérimental pour renforcer des compétences d’une manière qui ne serait probablement pas possible dans un cours ordinaire ou des modules d’apprentissage. Les participants continueront à partager les compétences acquises avec leurs collègues.

Prévoyance et mobilisation dans l’élaboration des politiques publiques

Selon les expériences vécues dans le cadre du programme Canada au-delà de 150, on pourrait faire encore davantage pour intégrer les méthodes du programme avec les outils et les processus plus classiques d’élaboration de politiques publiques.

Un groupe de participants a examiné des moyens de faire la conciliation entre, d’une part, les priorités immédiates que les intervenants et les partenaires ont cernées lors des séances de mobilisation et, d’autre part, les résultats des activités de prospective. De nombreux intervenants envisageaient et planifiaient déjà différents avenirs. Par contre, les équipes ont constaté que d’autres intervenants s’opposaient fortement à leurs idées et scénarios. Certains intervenants n’étaient pas d’accord avec les états futurs plausibles proposés, ce qui est compréhensible puisque dans certains scénarios, l’automatisation avait des conséquences négatives sur les emplois des intervenants. D’autres scénarios se fondaient, quant à eux, sur des changements possibles qui n’étaient pas conformes aux objectifs des intervenants ou à leur vision de l’avenir.

D’autres intervenants ont refusé pour d’autres raisons de se pencher sur des perspectives d’avenir. Ils ont expliqué qu’il faudra d’abord s’attaquer à la liste de tâches à accomplir pour remédier à la souffrance humaine actuelle, notamment lever les obstacles pour que tous les Canadiens puissent tirer des bénéfices et participer de façon égale à la société. Ils estimaient que penser sur un horizon de 15 ans ou plus malgré les problèmes pressants pourrait sembler insensible ou même avoir l’air d’un moyen d’éviter les dures réalités du présent.

Les équipes Gouvernement féministe et Réconciliation ont entendu cette réponse plus souvent que les autres équipes. Certains partenaires et intervenants ont estimé que leur travail initial n’était pas suffisamment ancré dans les réalités historiques et actuelles et ne tenait pas compte de la lenteur des changements positifs. Pour être efficaces, pertinents et acceptés, le contenu prospectif et ces outils eux-mêmes devront peut-être être développés conjointement avec les partenaires et les intervenants.

On a ajouté au programme Canada au-delà de 150, un atelier sur la théorie du changement, qui a facilité la transition vers l’élaboration de politiques publiques. En s’assurant que tous les participants se familiarisent avec le même outil, on a aidé de nombreuses équipes à avoir des discussions plus structurées et productives sur les défis et les interventions sur le plan des politiques. Enseigner un outil de politique standard a aussi permis de soutenir certains des participants au programme Canada au-delà de 150 dont les emplois relèvent des opérations du gouvernement, plutôt que du secteur des politiques. Ces participants étaient bien placés pour évaluer comment les diverses politiques pourraient fonctionner en pratique et comment les sensibilités du client ou de l’utilisateur pourraient se manifester. L’expérience Canada au-delà de 150 soulève la question à savoir comment le gouvernement pourrait mieux intégrer des perspectives opérationnelles dans le processus de politiques publiques, de façon plus générale. Offrir à ces personnes une formation pratique sur le langage et les outils utilisés pour élaborer des politiques, et leur ouvrir le processus d’élaboration des politiques au sein des ministères et des portefeuilles pourrait y contribuer.

L’expérience sert de rappel que travailler avec des techniques innovantes n’élimine pas le besoin d’établir une base solide de connaissances des outils de politiques standard. Elle a également rappelé que la formation sur les fondements des politiques publiques demeurait nécessaire.